Dimanche 19 mars – quatre heures trente, une nuit Saezienne. (Vingt quatre heure une) 19 mars 2017

Comment rendre beau le magnifique ? Comment donner du relief, donner des mots sur l’expérience la plus incroyable qu’il soit donné de vivre ? Sous le ciel d’Auvergne, à l’ombre des volcans, la nuit emporte la ville, elle l’engloutie sous un rideau noir où perlent les lumières des hommes. Dans une salle, un bout d’univers déclaré « terre libre » pour les artistes nous retrouvons notre ami, Damien Saez. La nuit emporte la ville, elle n’est plus identifiable tant que l’on entend pas son nom. Une magie miraculeuse monte sur scène, un souffle combattant, celui d’un petit prince sur le chemin, sur la voie lactée pour nous changer en fleur.

Pendant que le cinéma nous éclaire, lui joue du piano comme quand on l’a inventé et qu’il était muet ! Chaque salle de cinéma avait son piano, et on jouait pour animer les films, pour donner du relief. Et aujourd’hui, c’est devenu l’inverse, le cinéma vient en aide à la musique, il se présente quelques fois pour accentuer le chant. Dans un calme troublant, les premières chansons sortent de la gueule du monstre, en douceur, en acoustique. L’humaniste, qui ouvre le bal, nous attrape pour ne plus nous lâcher jusqu’au bout. Comme des timides, qui se regardent furtivement, qui savent pas vraiment quoi ce dire, on est face à face, lui et nous, dans un petit tango qui monte doucement, qui à mesure qu’on tourne rappelle les paysages passés : Messina, Varsovie, Debbie et j’en passe, les tourbillons vont trop vite pour reconnaître parfaitement les anciens Zénith, la Halle Tony Garnier. L’humaniste ouvre le bal, trois petites phrases et je pleure. Comment rendre beau le magnifique ? Seul face à la houle des gens qui se figent, qui suivent juste les mélodies en montant petit à petit, pas à pas comme pour réapprendre la danse, il l’envoûte et ne la laissera plus reprendre le contrôle. Un seul homme, tout petit sur une grande scène, derrière un petit micro, qui tient d’un poing ferme des milliers d’âmes. Oui âmes, car s’il nous venait la preuve formelle que nos âmes existent et sont visibles, j’ai rencontré la mienne hier soir et j’en ai vu un paquet d’autres. Celle de Damien Saez était en flamme.

Lorsqu’il entonne Les enfants paradis, nous sombrons dans l’émotion, dans une salle plongée dans le noir où seul lui brille dans un halo de lumière, la foule lève de petites flammes qui scintillent. Les briquets deviennent des étoiles, elles évoquent ceux du 13 novembre, qui semblent alors être avec nous. Nous sommes tous seuls ensemble et c’est juste beau. On sent à quel point il a été touché par l’évènement, comment nous partageons cet effroi.

Tout au long d’une première partie un peu plus douce, il fait monter la pression de plus en plus en ajoutant l’effusion rock, les morceaux se métallisent, la voix brûle des degrés, elle monte en piquée tutoyer la galaxie. Tantôt à la déchirure, tantôt à la rupture puis tantôt à la Sixtine, comme un ange de musique classique. Une voix qui souffre mais qu’il maîtrise d’un bout à l’autre, même lorsqu’on croit qu’elle s’est brisée quand il la pousse dans la zone rouge. C’est elle qui hypnotise notre foule, au rythme des guitares, des battements ou de l’accordéon. La fosse clermontoise est réceptive, elle encaisse chaque coup d’accélérateur, l’accepte et suit le rythme sans sourciller, elle en redemande même. Vue d’un peu haut, la fosse devient la mer qui s’agite dans la tempête, elle se soulève violemment puis rejoint le calme du silence, hurle en soulèvement des bras tendus, elle s’est livrée corps et âme. Châtillon-sur-Seine, Que tout est noir, J’hallucine sont déjà loin … L’oiseau liberté en live prend une autre dimension, incroyablement communiante et rassembleuse, elle s’offre une belle part d’émotion. Peu à peu nous basculons dans le voyage. Et la foule a pris le même train.

Sur scène, comme dans un autre univers en plus de celui que nous créons, Damien d’abord calme et bien sage succombe et s’électrise à coup de volt sanguine. Il monte en puissance tant dans l’énergie, la folie, la déchirure que dans la grâce. Grâce qui, si elle n’existe pas, a été inventé hier. Il semble se délivrer de lui-même pour prendre enfin un vrai plaisir, de ceux-là où il fait un solo de guitare violent, à frapper son outil, rouler un peu parterre, danser, s’agiter comme un animal sauvage frapper par la lumière. Dès lors, après un petit entracte cinématographique où Damien, ému, vient remercier la lecture à haute voix de quelques textes projetés, nous montons au-dessus de l’univers même et n’en redescendrons plus. Il semble heureux d’être là, cette fois c’est nous qui l’avons conquis, il est sous notre hypnose et possédé par l’euphorie il danse encore plus, gesticule dans d’invraisemblable pas pour signifier une allégresse musicale. Le rock est installé, il enchaîne comme pour nous foutre des claques sans fin, le marathon est sans accro. A partir de Marianne, la longue marche de l’incroyable est lancée. Si la fosse s’était réveillée depuis quelques chansons, les gradins exultent enfin à pleine puissance, sur Fils de France c’est l’union sacrée. En plein milieu du concert, quand Fils de France défile, standing ovation de toute la salle, tous debout et en feu. Dès lors ça ne s’arrêtera plus, J’accuse, Pilule, Cigarette sans relâche il nous assomme un peu plus d’énergie, de musique, de sa voix poussée à bout. Une bête de texte, une bête de mélodie, une bête de scène. Il donne tout, c’est lui qui le dit. Et ça se sent, d’un bout à l’autre du concert, aucune tricherie, pas de demi-mesure, pas de départ précipité ni de rechute du soufflé. Il est en transe comme une pile électrique, toujours dans les pas de danse, dans l’agitation, il nous parle amoureusement, il fait des discours justes et clairs, il veut nous entraîner. Il fait des déclarations d’amour à notre fidélité, disant que dans n’importe quelle ville de France il trouverait un toit ce qui est juste beau, il est sans doute ému sans perdre pied. Au coeur du concert, il est la fusion de la fureur et de la fragilité, comme il a toujours été. Dans ce lien qu’il tisse facilement, il harangue la foule pour qu’elle chante, pour qu’elle fasse du bruit, il veut la pousser encore probablement car il sent qu’elle peut aller plus loin. Sur rue d’la soif c’est la folie pure. Il encourage l’Auvergne à chanter pour montrer aux bretons ce qu’on sait faire ici. Pour chaque chanson jouée désormais, la foule est en fusion, une lave bouillante qui fusionne toujours encore plus, l’impossible devient possible. Le concert atteint des sommets, les heures filent et l’effervescence ne redescend pas, au contraire, si bien qu’on se demande où nous allons nous arrêter. Au fil des rappels, il rejoue plusieurs morceaux, les somptueuses Jeunesse-lève toi, Putains vous m’aurez plus, Je veux qu’on baise sur ma tombe, chansons au panthéon de son oeuvre. Quand le public crie « Damien » au rythme des mains battantes pour qu’il revienne, il entre sur scène et lance à son tour « Clermont ». Ce fut une petite chose mais ce bref échange avait encore plus de mots d’amour qu’un discours. A l’instant des rappels, certains spectateurs sont partis, mais nous restons encore très nombreux prêts à relancer la machine si lui veut se reprendre une part. Nous nous sentons privilégiés, nous restés jusqu’au bout, privilégiés et entrain de vivre un truc à rendre jaloux ceux déjà trop loin. Comment rendre beau le magnifique ? Marie, Tu y crois toi qui termine l’ouragan.

Quel putain de plaisir. le public d’Auvergne est hallucinant, ouvert, heureux et réceptif si bien qu’on sent qu’il a tapé dans l’oeil de Damien. S’il avait commencé calmement, il s’est lâché totalement, comme déjà évoqué, il est totalement en feu sur scène, danse, guitare, jette son verre en l’air, fume, met en valeur ses musiciens. Il y a un tel degré de communion tant entre individus de la foule, qu’entre la foule et lui. Mes autres expériences de concert sont éclipsées par cette soirée, qui désormais se classe sans hésitation dans les plus incroyables et belles de ma vie. Pouvoir vivre ça, ne pas être passé à côté me rend chanceuse et privilégiée, c’est au rang du grand honneur que je range ce concert, cette magie de la rencontre. C’était loin 2013 putain, il était vraiment temps de se revoir, ça manquait. Damien Saez, je ne sais plus quoi dire sur toi, j’en dis toujours tellement mais j’arrive au bout des superlatifs, des émerveillements, je n’ai jamais été déçu des concerts mais celui-ci vient de faire date, comme dans les livres d’histoire. 18 mars 2017, à Clermont-Ferrand Damien Saez entre au panthéon du monde pour sa puissance, son dévouement, son insoumission. Il réalise un concert de 4h30 devant une foule conquise, devant SON peuple de manifestants. Je ne sais plus vraiment quoi dire, si ce n’est que je suis honorée de partager ce siècle avec lui, d’avoir cette chance d’y être pour le raconter plus tard, pour rendre jaloux les siècles futurs qui raconteront comment il était son siècle, comment a été sa vie et son oeuvre. Je ressens alors ce que vivent les contemporains des grands maîtres, ceux qui pouvaient croiser Hugo dans une rue de Paris, ceux qui ont regardé Michel-Ange peindre ses tableaux, ceux qui ont vu Jacques Brel à l’Olympia, ceux qu’on écouté Damia chanter les goélands … Je prends la pleine mesure de ce privilège et le remercie. C’était une nuit incroyable, une nuit qui aurait pu devenir toute une vie ! Cette nuit-là, si Clermont-Ferrand avait la poudre, Damien avait la flamme.

Julie G.

Source : vingtquatreheureune.wordpress.com