Damien Saez fait l’amour et la révolution au Zénith de Dijon (Musik Please) 17 avril 2017

Décrié ou adulé… pertinent ou ridicule… bouffon ou humaniste… Damien Saez suscite tout et son contraire. Mais en enchaînant les concerts de plus 4 heures dans des salles quasi combles, il impose une certitude. Celle de son authenticité.

Retour sur sa prestation épique et dense au Zénith de Dijon.

Période intensément créative pour Damien Saez que cette année de Manifeste initiée le 31 juillet 2016. Un fleuve d’écriture posté sur son site culturecontreculture, un pétage de câble (disproportionné ?) contre Amazon. Trois concerts acoustiques mémorables au Bataclan (live report ici). Le tout ponctué de deux albums studios dont un Lulu version triple. L’heure en était donc logiquement venue aux prestations live électriques, autre grande spécialité du poète écorché.

La tournée des grandes salles faisait notamment étape au Zénith de Dijon. Une ville particulière à bien des égards. En plus d’y avoir vécu une grande partie de son enfance, Damien en intégrera le conservatoire national grâce à son talent pour le piano. Quelques années plus tard, explique-t-il, son tube « Jeune et con » émergera de son esprit un matin embrumé de sortie de boîte. Une anecdote qui vaudra l’interprétation de ce titre pourtant volontairement effacé des setlits.

Comme la veille à Lyon, la salle est bien remplie (le surlendemain, elle sera pleine à craquer au Summum de Grenoble). Damien Saez s’est tiré une balle dans le pied médiatiquement parlant, mais sa fan base demeure immuable. Des fidèles dévoués avec lesquels il a construit (et entretient) depuis des années une véritable relation d’amour.

D’ailleurs ce soir, comme tous les autres soirs, c’est une histoire entre lui (accompagné de son solide groupe) et son public. Pas de première partie et plus de 4 heures de live déployant une palette musicale difficilement définissable. Comme peu d’artistes français et internationaux sont capables d’assumer.

L’entrée sur scène se fait discrète et en solitaire durant les tableaux cinématographiques introductifs. Le temps d’une envolée de piano suspendue à ce visuel noir et blanc si juste et lourd de sens. Une jeune femme aux grands yeux tristes, aux paroles blessées, absorbe l’auditoire dans la contemplation de ses réflexions existentielles. Un cynisme que pourrait évoquer le penchant féminin de Saez… autant qu’un peu de chacun d’entre nous. Le triste revers de notre (dés)humanité.

L’humanité il est encore question dans le bien-nommé morceau d’ouverture « L’Humaniste ». Texte fort prônant l’espoir (et le combat) le chaque instant. De quoi rappeler dans un monde qui oublie (trop) vite l’essence de la vie…

Dans les moments de lancinances électriques, les 5 musiciens insufflent une incroyable dimension rock. « Fils de France », « J’accuse », « Pilule », « Ma petite couturière »… autant d’hymnes saeziens repris en cœur par la salle qui connait ses classiques et se déchaîne dans la fosse.

Chez Saez, le processus de composition est en mouvement perpétuel. Il le rappelle encore ce soir, notamment avec sa réinterprétation hypnotique d’ « Into The Wild ». Développant une version rock et planante embrasée par quatre guitares électriques. S’ensuit un « J’hallucine » porté par la rythmique infatigable d’une batterie totalement endiablée. L’un des grands moments du soir.

Et puis il y a ces chansons « simplement » acoustiques. Parce que des textes aussi bruts et intemporels que « Marguerite » ou « Putains vous m’aurez plus » ne nécessitent pas plus que leurs accords de guitare… pour faire chavirer un Zénith.

En marge de sa musique, et sans surprise, Damien a beaucoup à dire. Il carbure au whisky/coca/cigarettes mais se révèle particulièrement en forme. Plaisantant et allant même (fait rare) jusqu’à danser. Entre les morceaux, les mots et textes projetés défilent. Alimentant matière à discussion. Chanteur plus que jamais engagé, il ne pondère pas ses propos tant sur la forme que le fond. Apostrophés à maintes reprises, les politiques en prennent nécessairement pour leur grade. La déculture se voit blâmée tandis que les réseaux sociaux font l’objet d’un acharnement hautement dédaigneux.

A tort ou à raison, question de point de vue. Toujours est-il que beaucoup de propos interpellent. Que ce soit dans le détour (le très judicieux « Mon terroriste ») ou l’insurrection frontale (« Lettre Apolitique »).

« Le financier finance les médias, les médias font élire le politique, le politique encule son peuple ».

Acerbe certes. Mais à quelques jours des élections présidentielles, l’interrogation sur notre démocratie pseudo démocratie miroitée ne mérite-t-elle pas amplement d’être soulevée ? A en constater l’entrain unanime avec lequel le public bourguignon accueille ses discours, il semblerait bien que oui.

A l’aube de la quarantaine, Damien Saez n’a probablement certainement jamais été aussi proche de la caricature. A l’instar de son remarquable triptyque Lulu, il se renouvelle sans cesse, sous couvert paradoxal d’une redondance de plus en plus palpable.

Comme tout à chacun, Saez possède ses failles et autres contradictions. Artiste hors norme d’autant plus critiquable que pour rester lui-même, il tend les bâtons pour se faire battre. Mais sur scène, les morceaux (re)vivent, témoins d’une communion unique avec le public. Il y a en quelque sorte cette « magie de notre rencontre » comme il le clame dans l’ultime titre du concert. Un « Tu y crois » remodelé pour l’occasion et devenu son hommage aux fans. Ceux grâce auxquels, il est toujours là « sans jamais avoir fait la pute ».

Oui, Damien Saez suscite tout et son contraire. Mais il véhicule un mélange tellement fort de ferveur, de lutte et d’émotions que l’on peut difficilement rester insensible. Et d’ailleurs ce soir, difficile de quitter le Zénith sans être remué.

Del & Betty

Source : musikplease.com