Saez, l'oiseau repart au combat (L'avenir) 14 avril 2017

Il l’a dit…

« Mon métier n’est pas de nourrir une machine que je n’aime pas, sous prétexte que ça me fera vendre »
Télérama, novembre 2012

« A présent, le score du FN paraît presque normal, on le justifie. C’est terrible de se dire que la seule tolérance qui progresse c’est celle envers l’horreur et l’extrémisme »
Télérama, novembre 2012

« A la présidentielle, ce serait plus limpide si on votait pour Total ou Bolloré »
L’Humanité, février 2013

« L’erreur de l’Europe, ces dernières années, a été de n’être qu’un billet de banque »
L’Humanité, février 2013

« Notre société, elle ne cause plus à personne, elle compte »
La libre Belgique, avril 2017

Musique – Chanteur révolté en marge du système, Damien Saez est de passage à Bruxelles ce soir, pour présenter, sur la scène de Forest national, son « Manifeste ». Un projet singulier, qui lui ressemble.

On ne sait encore s’il est une hirondelle venue annoncer le printemps, un corbeau porteur de sombres nouvelles, ou une mouette qui nous guiderait vers des terres vierges synonymes d’espoir. Sans doute Damien Saez est-il un peu tout cela à la fois. Et a-t-il résumé lui-même, de la façon la plus juste, sa propre nature quand il choisit de baptiser le premier album de sa nouvelle trilogie L’oiseau liberté.

« Facebook, c’est le plus grand hold-up du siècle. Au lieu de descendre dans la rue, on dit aux gens : « Postez votre truc. » »

Sorti fin 2016, ce disque de seulement sept titres, parmi lesquels Les enfants paradis – sans doute le plus bel hommage chanté rendu aux victimes du Bataclan – constituait la vraie première pierre de son nouveau projet, son mystérieux Manifeste. Après trois ans d’absence – une éternité pour un artiste qui avait sorti huit albums, dont deux triples, entre 1999 et 2013 – il l’avait sobrement annoncé sur son site internet par un message lapidaire, une simple date, en fait « 16.6.2016 ».

Plus qu’un chanteur, une communauté

Le coup d’envoi était donné. Les salles, elles, allaient rapidement se remplir. Sold out partout où il s’est produit depuis juillet 2016, Saez sera ce soir à Bruxelles, où il remplira aisément Forest national. Avant cela, il a fait trois fois salle comble au Bataclan, et en fera bientôt de même au Zénith, à deux reprises. Tout ça sans promo, juste le bouche-à-oreille au sein d’une communauté qui le suit religieusement depuis ses débuts, et un album baptisé Jours étranges dont l’entêtant single Jeune et con avait, à tort, laissé penser qu’on avait affaire, alors, à un jeune chanteur pseudo rebelle, un de plus, bientôt rentré dans le rang.

« Je ne suis pas parisianiste, je suis un cul-terreux provincial. Je n’ai pas de potes dans ces sphères-là »

Damien Saez, bien au contraire, s’est entêté. Et a choisi d’exister à la marge du show-business, qu’il exècre. Saez refuse les télés. Saez n’accorde que peu d’interviews, de préférence aux médias écrits. Saez ne s’épanche même pas sur les réseaux sociaux. Saez n’est pas un Enfoiré, ou alors au sens littéral du terme, comme quand il vient pourrir Nagui lors d’un passage mémorable aux Victoires de la Musique en 2009. Un rebelle, un vrai, un authentique. Certes, ses débuts, il les a signés sous la bannière Universal, « pistonné » par… William Sheller. Juste le temps de se faire connaître de son petit cercle d’admirateurs bientôt grand. Puis de claquer la porte, en 2010, pour se produire lui-même.

« N’être redevable qu’à moi-même »

Un risque. Mais lui s’en fout, bien sûr : « J’ai choisi une vie de poète, disait-il en mars 2010 au site jeuxactu.com à l’occasion de la sortie de J’accuse, album dont la pochette, interdite à l’affichage dans les métros de Paris (elle montrait une femme nue dans un caddie, parfait symbole du consumérisme ambiant), avait beaucoup fait parler, Je veux faire mon métier sans fausseté, et cela implique de n’être redevable qu’à moi-même. »

Il a chanté Solidernosc

Saez se revendique artisan. Dans son viseur, les sujets se répètent. Les cibles, plutôt : société de consommation, politiques, industrie du disque. Et si les critiques se lassent parfois, le public le suit aveuglément. Il faut dire que le Dijonnais d’adoption possède, outre un timbre de voix à part, une faconde unique, elle aussi. L’homme, 40 ans en août, manie aussi bien l’injure que la poésie. Les fait se répondre, dans un mélange de génie qui n’est pas sans rappeler le Renaud de la belle époque, même s’il est plus volontiers comparé à Brel. Ce qui n’est pas idiot. Il y a finalement quelque chose d’anachronique dans la façon qu’a Damien Saez, qui aime à jouer les artistes maudits jusqu’à la caricature, mais toujours sans calcul, de se frotter à la société et à ses violentes absurdités. Comme si sa place était plutôt sur les barricades des sixties. Ou aux côtés d’un Lech Walesa et de son mouvement Solidarnosc qu’il n’a pas chanté pour rien sur Varsovie-Alhambra-Paris (2008). Depuis bientôt 20 ans, il attend patiemment, et en chantant, sa révolution. Et elle ne fait peut-être qu’arriver. Après tout, au-dehors, les oiseaux chantent, non ?

« Aucun de mes disques ne rapporte d’argent. Ce n’est pas grave : on arrive à gagner sa vie avec les droits d’auteur. »

Michaël DEGRE

Source : www.lavenir.net