Je pourrais vous raconter ces enfants de Milan, de Pise, l\'arrivée sur l\'île et puis le temps de Gênes...il y aurait aussi le travail de la terre, beaucoup, pendant des generations... rythmé par le défilé sans répi des rois de France, bercé par le flegme insulaire. Je pourrais également vous parler du soleil, des epaules qui brûlent en fin de journée, des mains ensanglantées pour construire pantaglione, pour creuser un foyer plein d\'humilité au coeur de la vegetation sauvage de la plaine orientale...et puis les siecles passeraient, il y aurait Napoléon, l\'empire et toujours ce soleil aveuglant sur toutes les enfances du pays...de cela personne ne peut plus rien dire, on sait juste qu\'ils étaient là quelque part avec vue sur la mer...<br /><br /> Puis vient le temps dont on se souvient... Aout 1914, les quatre garçons, presque des hommes dejà, partent au front. En ces temps là c\'est ainsi. On envoie les corses comme de la chair à canon, on les envoie comme les enfants des colonies, on les envoie mourir pour la France, mourir en héros loin de leur soleil.... Ils quittent l\'ile, l\'histoire de leurs ancêtres....aucun ne reviendra ici...<br /> <br /> Je pourrais vous raconter aussi des années après...C\'est une autre ville, un hiver cette fois, une autre guerre aussi, une guerre pleine de silence et d\'indignation. C\'est la zone occupée. Il marche d\'un pas décidé. Il a froid, terriblement froid. Il n\'a que cet imperméable froissé à mettre sur le dos...Mais voilà, lui il est fier, il a gardé ceci en héritage de son ile...Et pour ne pas montrer ce manque d\'argent omniprésent autour de lui, il ouvre cet impermeable, pour faire croire qu\'il a beaucoup trop chaud malgré decembre, il se paye le luxe de crever de froid pendant 4 ans...Il est pupille de la nation. Elle, elle vit seule avec sa mere et ses trois soeurs dans ce petit appartement de Blandan. En face il y a la caserne, occupée par les allemands. Et De cet homme, elle s\'en rappelle; elle l\'a vu se faire piétiner pour l\'exemple, elle a le gout du sang chaque jour entre les levres, le corps est resté plusieurs jours bordé par cette flaque immense. De leurs vingt ans il reste ça, cette peur qui fait le vide dans la ville, tout autour d\'eux. Chaque jours ils se croisent, ils habitent à quelques rues l\'un de l\'autre...peut etre meme qu\'il la rejoint, qu\'il porte ses livres en allant à la faculté de medecine...sur les photos de promotions de l\'époque on les voit sourire et se rapprocher au fil des clichés...qu\'importe l\'imperméable de Sivry...<br /><br /> Je pourrais aussi parler de ce chimiste pauvre comme c\'est pas possible mais qui à chaque Noël boulverse le monde pour ces petites filles. Il trime dans cette société qui sent le soufre. Il veut ça pour ses petites chéries, la féérie de l\'enfance. <br /><br /> Il y aurait aussi cet autre père, cet autre homme, celui de l\'imperméable. Il a finit ses etudes, il est medecin désormais. La jeune fille aux joues rose de la guerre, il l\'a épousée. Au début il n\'a rien, il commence ses visites à vélo, puis il se construit une famille, un nom. Il est dévoué à son art. Il trime lui aussi. Tous les matins, pendant des années il ira en radiographie, auprès de ses patients, il se donne jusqu\'au bout, sans protection. Il en mourra de cette inconscience. Une leucémie...\"les rayons\" on dira par la suite. Elle, elle ne le remplacera jamais cet homme à l\'imperméable...<br /><br />Il y a tellement de monde dont j\'aimerais parler...